Lettre à ma fille A.

Mes chères lectrices et chers lecteurs,

Au cœur de l’été, entre deux histoires d’Anaïs et Bastien, je vous livre un texte écrit il y a quelques semaines. C’est un texte très personnel pour une fois. Vous savez (peut-être) à quel point je n’aime pas ça mais j’ai envie aujourd’hui de le partager avec vous.

Je vous souhaite à toutes et tous un magnifique été.

Wen

 

 

Ma petite chérie,

Hier, une fois encore, je t’ai ramenée chez ta mère.

À plusieurs reprises déjà, alors que se terminaient nos week-ends, rentrant chez moi seul, submergé par l’émotion et la tristesse, j’ai voulu me jeter sur le clavier. J’ai toujours préféré remettre l’écriture de ces lignes au lendemain, ne souhaitant pas écrire sous le coup de l’émotion.

Et puis je ne l’écrivais finalement pas.

Rattrapé par la vie et l’émotion passée un petit peu, je ne m’astreignais pas à écrire ces quelques mots le lendemain.

Pourtant, il me faut bien l’écrire. Pour que ça sorte. Pour mettre ces émotions sur le papier et que tu le lises. Peut-être un jour. Quand tu seras plus grande.

Hier, je t’ai ramenée chez ta mère après avoir passé un week-end ensemble à fêter ton anniversaire. Avec ta grande sœur, nous avons passé un merveilleux week-end à fêter ton anniversaire. En retard parce que je n’étais pas là le jour exact de ton anniversaire. Parce que tu étais « chez Maman »… et pas « chez Papa ».

Mon Amour, ma beauté, tes pleurs d’hier m’ont arraché le cœur. Tu ne voulais pas que je parte. Tu voulais me garder auprès de toi.

Je sais gérer la tristesse que tu ressens lorsque je viens te chercher. Je sais reconnaître ce silence que tu gardes dans la voiture lorsque nous nous éloignons de chez ta mère. Je sais le gérer car je t’expose alors tous les bons moments que nous allons passer ensemble durant les quelques jours qui nous sont accordés. Et rapidement, l’excitation, la joie et l’impatience prennent le dessus sur le voile qui assombrit ton regard. Ce regard que je connais parfaitement quand, derrière moi dans la voiture, tu laisses défiler le paysage familier des abords de la maison de ta mère. D’habitude, tu comptes les poteaux électriques. Ceux en bois valent un, ceux en béton valent deux. Je sais qu’à ce moment-là, tu ne comptes rien. Tu subis le paysage qui court à côté de la voiture et qui t’emmène « chez Papa ».

Mais lorsque je te ramène, après les questions classiques de savoir si vous avez passé un bon week-end et les phrases répétées comme des mantras : « On s’est bien amusés non ? C’était chouette ! On refera ceci ou cela ! etc. », je sais que monte en toi les vagues. Celles que tu n’arriveras pas à contenir et qui déborderont de tes petits yeux lorsque j’arrêterai la voiture sur les graviers, devant « chez Maman ».

Parce que je dois ravaler les miennes. Ces larmes qui me viennent à l’instant où j’écris ces mots.

Là tout de suite, j’ai le droit de pleurer. De pleurer tant que je veux même.

Puisque je suis seul, puisque que tu n’es plus devant moi et que je n’ai plus à être fort, je n’ai plus à te cacher ma tristesse.

Parce que je dois te réconforter lorsque tu t’accroches à mon cou en me disant que tu ne veux pas que je parte.

Parce qu’à chaque fois je dois t’expliquer que non, je ne t’abandonne pas. Je te ramène « chez Maman » parce que tu habites avec elle, parce que tu ne peux pas rester avec moi tout le temps.

À chaque fois ce sont les mêmes mots.

On se retrouve bientôt ma chérie.

On se revoit dans quelques jours.

De toute façon, on s’appelle au téléphone tout à l’heure.

Et puis les, Allez ma chérie, on se fait un gros bisou et un gros câlin et puis après je m’en vais.

Je ne peux pas rester avec vous.

Vous allez vous amuser avec Maman aussi.

Et plus je parle, plus tu pleures. Et plus tu pleures, plus tes bras se serrent autour de mon cou. Et plus tes bras se serrent, plus mes larmes affluent. Alors je serre les dents autant que les bras. Je t’entoure de tout mon amour.

Et puis, dès que nos bras sont desserrés, je fuis. Je fuis vite. Un dernier signe du bras avant de passer le portail, un grand et ostensible au revoir de la main.

Ne pas s’arrêter. Ne pas revenir en arrière. Ne pas te serrer à nouveau dans mes bras, ne pas prolonger cette étreinte impossible.

Passer le coin de la rue et s’arrêter enfin.

Parce que je n’y vois plus rien.

Parce que les larmes m’empêchent de rouler.

Pleurer parce que mon enfant est triste « à cause de moi ».

Comment t’expliquer tout ce que renferment ces guillemets ? Comment t’expliquer que la décision que j’ai prise de partir est la conséquence d’années de questions, de souffrances et d’incertitudes ?

Même si cette décision est assumée par ta mère et moi, même si nous avons fait et faisons tout pour vous la rendre la plus acceptable possible à ta sœur et toi, comment t’expliquer que tu souffres parce que je ne voulais plus souffrir.

Tu voudrais que je reste, tu voudrais que je revienne vivre avec vous. Et avec Maman.

Et je me mets à ta place.

Comment moi, ton Papa ne voudrais-je pas revenir vivre avec Maman ? Pourquoi est-ce que je refuse volontairement d’être présent le matin à ton réveil et te prendre dans les bras pour te faire des câlins tout chaud comme nous en avions pris l’habitude ? Comment est-il possible que je ne veuille pas être là le soir pour jouer comme nous le faisions au théâtre de doudous juste avant d’éteindre la lumière et que tes yeux se ferment doucement ?

Malgré tout ce que nous vivons aujourd’hui, tout ce que nous vivons d’autre, nos moments rien qu’à nous, nos étreintes plus longues et plus intenses, je sais qu’il est difficile d’oublier la vie d’avant.

Je sais qu’il te manquera toujours quelque chose dans ces murs où tu habites et où je ne suis plus. Parce que j’étais là avant.

Pour moi aussi il est difficile de t’imaginer allongée dans ton lit mezzanine en train de dormir profondément alors que je ne monte plus les quelques marches de ton échelle pour venir t’embrasser dans ton sommeil comme je le faisais tous les soirs avant d’aller me coucher. Je ne retrouverai jamais le plaisir de t’accueillir dans mes bras le matin alors que tu n’avais pas encore trouvé la force d’ouvrir les yeux, pour ensuite te porter à table pour te servir ton chocolat chaud et les tartines que je t’avais préparées.

Et cette porte vitrée dans laquelle tu t’es cognée tant de fois… Ce canapé dans lequel tu te plonges, recroquevillée par la fatigue certains soirs… Ce petit tabouret sur lequel tu montais pour faire la cuisine avec moi… Ces cachettes que tu inventais sous l’escalier, ces maisons de princesse, ces étagères où s’entassent encore des livres que tu connais par cœur pour les avoir entendus et lus deux-cents fois…

Il m’est impossible d’oublier.

Et toi ? Pourquoi pleures-tu ? Pourquoi veux-tu me revoir dans cet environnement, dans ton environnement ?

Parce que tu ne veux pas oublier non plus ces moments. Parce que ces moments sont synonymes de moments heureux.

Je résiste à la tentation de penser que je t’ai volé tout cela, que je t’ai pris ces moments et ces images.

Tu grandis mon amour. Tu n’as que neuf ans mais ton enfance s’est enfuie beaucoup trop vite. En grande partie à cause de moi.

Finie cette sécurité. Finie cette sensation dont tu n’avais pas conscience que rien ne peut t’arriver, que rien ne pourra venir troubler ta jeunesse insouciante, tes éclats de rire de bébé. Ce rire reconnaissable entre tous.

Ce qui était évident pour toi, ce qui représentait ta vie, ton confort, ma présence à tes côtés s’est envolée. Depuis mon départ, tu as réalisé que tu ne peux plus m’appeler lorsque tu n’arrives pas à ouvrir un pot de confiture fermé trop fort ou ton yaourt liquide scellé trop fermement. Je n’ose imaginer combien de fois tu m’as appelé en criant « Papa ! », pour une « urgence araignée » ou « fourmi », pour un coude cogné contre le rebord du meuble, ou pour attraper un jeu posé trop haut sur une étagère… juste avant de te souvenir que je n’étais pas là.

Et puis… Et puis peut-être que finalement, dès que je suis parti, ou quelques minutes plus tard, tu te tournes vers ta grande sœur qui vient te faire un câlin et en un éclair vous repartez sur des pistes de chasses aux trésors ou dans des cabanes imaginaires fabuleuses.

Peut-être que ton visage s’éclaire à nouveau d’un sourire éclatant, oubliant instantanément ta peine et retournant à tes histoires d’enfant…

Peut-être.

Mon amour, ma beauté, les larmes noient mon clavier au moment où j’écris ces mots.

J’assume mes décisions et je sais que tu seras plus heureuse si Maman et moi ne vivons plus ensemble. Tu n’auras pas à supporter nos disputes, nos mésententes et nos souffrances.

Rien n’est plus important que toi dans ma vie. Tu le sais. Et je te le dis souvent.

Tu me trouveras toujours auprès de toi pour t’assister, t’accompagner, et te réconforter.

Mon amour, tu sais parce que je te l’ai dit, que je t’aime de manière inconditionnelle. Totalement et radicalement.

Alors je t’en prie mon bébé, crois-moi. Fais-moi confiance encore un petit peu.

Tu as neuf ans. De merveilleuses heures, des jours heureux, et des années de bonheur t’attendent. Profite de chaque instant.

Je t’aime ma fille.

 

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3 Commentaires

  1. La vie est cruelle parfois pour les enfants. Une déchirure qui met du temps à cicatriser. Courage et haut les cœurs. Courage Wen…

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    • Merci ma Lyse. Ne t’en fais pas, les choses s’apaisent petit à petit, évidemment et heureusement. Et puis, je connais mes princesses aussi, je sais qu’elles peuvent « en rajouter un peu » parfois. Il faut savoir prendre un peu de recul aussi. Ce n’est pas le plus simple mais c’est nécessaire.
      Merci de ta lecture en tout cas et je te souhaite un bel été. Bises estivales.

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  2. et bien… cela fait écho, forcément hein… j’ai la gorge serrée et je pense à toi, connectée…

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